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Thu 6/12/2001
(Source : www.voir.ca)

Guy Sorman : Le progrès et ses ennemis

Guy Sorman: "À suivre les antimondialistes et les écologistes, il faudrait que l'avenir soit primitif pour redevenir désirable."

6 décembre 2001
Le progrès et ses ennemis
On n'arrête pas le progrès
Tommy Chouinard

Le 25 novembre dernier, la compagnie américaine Advanced Cell Technology a annoncé en grande pompe que ses chercheurs avaient réussi à cloner le premier embryon humain, afin de produire des cellules souches à des fins thérapeutiques. Véritable percée scientifique ou coup de marketing d'une compagnie en manque de visibilité? Quoi qu'il en soit, la nouvelle a fait ressurgir le débat sur le clonage humain.

Aussitôt, des voix se sont élevées pour dénoncer la pratique, des chefs d'État (Bush, Chirac et Chrétien, entre autres) aux groupes religieux (le Vatican en tête). Le jugement semble quasi unanime: cette pratique serait moralement inacceptable, surtout à des fins de reproduction.

 

"Je regarde les critiques et je ne comprends pas de quoi il s'agit. Où sont les considérations pour les bénéfices de cette technique? Imaginons même qu'on arrive un jour au clonage reproductif. Est-il plus ou moins immoral pour une mère infertile de se faire cloner ou de se faire ensemencer in vitro avec le sperme d'un donateur inconnu, chose qui est entrée dans les moeurs?"

Celui qui soulève cette question n'est ni un scientifique, ni même un éthicien. Guy Sorman, essayiste français à qui l'on doit des ouvrages connus comme Les Vrais Penseurs de notre temps (1989), en a marre des débats puérils au sujet des avancées scientifiques. Dans son ouvrage pamphlétaire Le Progrès et ses ennemis (Fayard), qui vient à peine de paraître et qui traduit son ras-le-bol, cet intellectuel libéral critique le dénigrement, voire la profonde méfiance et la haine, envers la recherche scientifique, sentiment qui prévaudrait largement en ce moment et qui pourrait même "plonger le monde dans l'obscurantisme". Pour lui, derrière le refus du clonage et des organismes génétiquement modifiés (OGM), par exemple, "nous assistons à un mouvement plus vaste: le progrès de l'antiscience", qui nuirait au développement humain.

C'est pourquoi il fustige à grands cris (et n'épargne pas!) les mouvements antimondialisation et écologiste, tenus pour responsables de ce dangereux glissement... Pendant longtemps, observe Sorman, la gauche a cru au progrès, alors que la droite s'en méfiait et s'en détournait. L'une faisait la promotion du changement et de l'avancement, l'autre était conservatrice et frileuse. Aujourd'hui, croit-il, c'est l'inverse. "Je me suis aperçu que le discours antimondialisation et écologiste recueillait dans l'opinion publique mondiale une très grande audience et que celle-ci était fondée sur beaucoup d'ignorance et de mauvaise foi", explique-t-il en entrevue téléphonique. Ainsi, comme il l'écrit dans son livre, la gauche manipulerait les esprits. "L'antiscience fonctionne sur un mode connu, la recette de cuisine de toute idéologie: choisissez des terrains sensibles, diffusez de fausses informations, prétendez qu'elles sont démontrées, fabriquez des explications simplistes, clé en main, qui tiennent lieu d'intelligence des faits, et séduisez ainsi les esprits craintifs à tout changement."

Démagogie? Il va plus loin encore... "Qu'il s'agisse des OGM, du réchauffement possible du climat, des déchets nucléaires, du clonage ou de la disparition de la forêt amazonienne, nos nouveaux millénaristes s'emploient à nous apeurer de manière à se poser en sauveurs de l'humanité (...). À les suivre, il faudrait que l'avenir soit primitif pour redevenir désirable." Ne serait-ce pas tant une propension à la régression primitive qu'un bruyant recul critique? "Parmi les opposants aux OGM, souligne-t-il, il y a certainement des gens honnêtes qui se préoccupent de la planète et de son avenir, mais ils veulent aussi utiliser le débat pour casser le capitalisme nord-américain, le système dans son ensemble. C'est très simpliste et réducteur."

Opération de réhabilitation du progrès scientifique, son ouvrage à contre-courant (aussi contestable soit-il) invite à la révolte, condamne plus qu'il ne délibère pendant 300 pages. "Contre le terrorisme intellectuel, contre la nouvelle Internationale des ennemis du progrès, nous sommes trop sages, bien trop doux; il serait temps de manifester notre colère contre ceux qui nous tirent simultanément vers le bas et en arrière, ceux qui insultent à la fois l'avenir et l'intelligence." Doux et sage, ce critique ne l'est décidément pas. Généralisateur, par contre... "Je ne suis financé par aucune compagnie. Je ne détiens aucun poste important dans une transnationale", tient-il à préciser avec empressement, entendant déjà les soupirs et les critiques.

"Quand on me dit que je suis très violent et pamphlétaire, je dis oui, je suis plutôt libertarien, iconoclaste. Et alors? Il faut aussi cela dans la société, sinon on tombe dans un political correctness insupportable. Je ne dis pas que les antimondialistes ont tort: je dis que je ne suis pas d'accord avec eux."

N'empêche, son argumentation est faite de contradictions; ce qu'il reproche aux écologistes, paradoxalement. Exemple: quand les scientifiques prouvent les menaces à l'environnement comme les gaz à effet de serre, ils exagèrent souvent; alors que lorsqu'ils découvrent des bénéfices aux OGM, personne ne les laisse s'expliquer vraiment. Quand les écologistes dénoncent le nucléaire, ils font preuve d'un dogmatisme religieux; alors que lorsque lui en vante les mérites énergétiques, il montre du discernement. Donnerait-il aveuglément carte blanche à la science? Serait-il, tout comme ceux qu'il dénonce, animé d'une ferveur religieuse? Oser scientifiquement, c'est bien beau, mais à quel prix? "Vos questions sont légitimes, mais nous sommes à un stade où ce n'est plus de la prudence que la plupart manifestent envers le progrès, mais de la méfiance. Et ça, c'est dangereux."

OGM: organismes génétiquement merveilleux?
De l'Iowa à la Chine, Guy Sorman a rendu visite à de modestes agriculteurs qui cultivent le maïs et le coton. Transgéniques, s'entend. Le but? Montrer à quel point les OGM revêtent un caractère intéressant et inespéré pour eux. "Les militants anti-OGM disent qu'il faut les refuser car ils renforceraient la dépendance des paysans du tiers-monde au capitalisme, affirme-t-il. Allez expliquer cela à un vrai paysan indien dont la récolte est anéantie par les insectes!"

C'est ce qui lui fait dire que les critiques sont exagérées, minent le progrès scientifique et mèneront même les pays pauvres à la famine! "La folle campagne contre les OGM est un mélange d'anti-américanisme primaire et de nostalgie du terroir disparu", croit-il. Il dénonce le fait que "de faux paysans grimés en Astérix détruisent les laboratoires d'expérimentation de plants transgéniques, une innovation majeure qui pourrait assurer la sécurité alimentaire des générations à venir".

Brûler des champs, comme des militants à la José Bové l'ont fait, c'est miner la recherche sur les OGM, recherche qui permet justement d'améliorer les techniques et d'éviter les erreurs, clame Sorman. "À force de donner trop de place aux anti-OGM, on bloque la recherche au lieu de l'encourager pour arriver à de meilleurs résultats. Ça fait des victimes, des peuples souvent invisibles, reclus, qui ne pourront pas bénéficier des conséquences de la recherche à cause de groupes oeuvrant dans les pays riches. Pourtant, le coton et le riz trangéniques pourraient changer la vie d'un ou deux milliards d'habitants. Comme la population mondiale augmente et les surfaces cultivables diminuent, c'est nécessaire." Pour lui, l'agriculture biologique ne servirait que ceux qui sont capables de se la payer...

"En général, je crois surtout qu'il faut arrêter de parler des OGM de façon trop généraliste, poursuit-il. Un débat qui consiste à dire ou en est un quasi religieux. Je préfère discuter d'un seul OGM à la fois: du maïs, du blé, du coton. Il faut se demander ce qui est utile, ce qui est éventuellement dangereux. La base du progrès scientifique est de comparer les avantages et les inconvénients. Et les OGM réduisent l'utilisation des pesticides en éliminant les insectes et les maladies; ils peuvent être cultivés dans des terres plus difficiles et en plus grande quantité. Ce n'est pas rien." Que penser alors des risques pour la santé? "Soulevons la question mais ne bloquons pas la recherche en le faisant, répond celui qui se dit en faveur de l'étiquetage obligatoire des OGM. En connaissez-vous beaucoup, des cas d'intoxication? Oui, il y a eu quelques cas d'allergie, mais si les chercheurs s'ajustent, les OGM seront meilleurs encore."

Sorman se défend bien de présenter une vision angélique des scientifiques et des compagnies (le géant américain Monsanto, notamment). "Si les OGM n'étaient pas produits par des entreprises transnationales surtout américaines, il n'y aurait pas autant d'objections. C'est devenu un prétexte idéologique." Facile?

Plus que tout, Sorman dénonce la prédominance actuelle du "sacro-saint principe de précaution", dont l'objectif est de bloquer toute innovation scientifique à moins que la preuve soit faite qu'elle n'occasionnera jamais d'effets négatifs sur l'homme et l'environnement. "C'est contraire à la science! lance-t-il. Si Pasteur avait obéi à la règle, jamais il n'aurait inventé un vaccin contre la rage! Comme logique, moi, je prône plutôt autre chose."

Par "autre chose", Sorman entend surtout sa propre couleur. Ainsi, il ne se gêne pas pour l'afficher: le Bleu. Dans quel sens? À l'opposé autant des Noirs (anarchistes) et des Blancs (libéraux) que des Verts (écolos) et des Roses (socialistes). "Le discours du Bleu part du constat que la croissance telle qu'elle est conçue ne résout pas tous les problèmes qu'elle est censée résoudre, et que le Produit national brut, mesure universelle de cette croissance, ne coïncide pas avec le Bonheur national brut", affirme-t-il. Alors, il désire appuyer la recherche et le développement à l'aune de "critères de dignité humaine", comme l'environnement et les conditions de vie. Bref, une droite qui aurait appris de la compassion de la gauche?

"On pense souvent que je suis en faveur du développement économique à tout prix. Non, je suis plutôt pour le progrès et le développement, scientifiques et humains. J'aimerais que ce soit bien compris." Alors?

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