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L'analogie en l'homme et la machine pensante
Fri 20/02/2004

CLAUDE MICHEL, BIOLOGISTE, scientifique jusqu’à la moelle

Ses yeux pétillent de malice et d’intelligence. Cet homme de 82 ans, scientifique jusqu’à la moelle, son rationnel vissé au corps, est l’ancien directeur du Mauritius Institute. Dans sa maison de Beau-Bassin, au milieu de ses équipements audiovisuels dernier cri, son fax, son ordinateur et son réseau Internet, il raconte son émerveillement d’enfant octogénaire. Il espère ne pas mourir avant de savoir ce qu’il y a sur Mars. La science, c’est sa vie.


Vous animez depuis 40 ans les chroniques scientifiques de "l’express."
Ils n’étaient pas nombreux à l’époque ceux qui estimaient que la science méritait d’être vulgarisée.

A la création de l’express, le docteur Philippe Forget est venu me voir pour me demander d’écrire des article... Depuis, j’en ai pu-blié plus d’un millier. Je n’ai jamais été un journaliste professionnel, mais j’ai toujours aimé écrire sur la science... Elle me passionne. Mais avant de me consacrer à la science, j’ai été engagé militaire pendant la période coloniale où j’ai été responsable des canons et des projecteurs de l’Ile-de-la-Passe pendant les années de guerre... J’étais sergent chef de la garnison d’infanterie. Nous gardions la baie de Mahébourg pour protéger les bateaux anglais qui s’y trouvaient. C’était en 1942. Une très bonne période où j’ai beaucoup rigolé. Puis je suis passé aux choses sérieuses.


Qu’est-ce qui vous décide d’aller étudier les sciences alors que la médecine et le droit constituaient la carrière préférée des jeunes Mauriciens ?

J’ai eu une bourse pour la Grande-Bretagne. J’ai fait un BSc en zoologie, chimie. Puis un autre en botanique. En revenant, j’ai enseigné au collège Royal de Curepipe et à celui de Port-Louis, puis je suis entré au Mauritius Institute où j’ai été l’assistant de Vinson jusqu’à sa mort avant d’en devenir le directeur en 1966. Puis j’ai pris ma retraite anticipée et j’ai enseigné au MIE.


Vous vous intéressez encore à ce qui se passe dans "votre" institut ?

J’ai reçu hier un scientifique singapourien dont j’avais connu le patron il y a trente ans. Il étudie les crabes et voulait m’en parler. Il trouvait la collection de l’institut en très mauvais état. Il n’y a pas de biologiste... Le niveau est vraiment bas. C’est comme ça.


Quand on lit vos chroniques on décèle tout de suite cet émerveillement qui vous habite encore à 82 ans. A cet âge est-il encore facile de s’émerveiller ?

J’ai conservé la curiosité de l’enfant face au monde qui l’entoure.
J’espère que ce n’est pas ce qu’on appelle le retour de la deuxième enfance. Chaque homme, s’il n’est pas curieux, se crétinise. L’homme se doit d’être hétérodoxe : celui qui questionne tout. Il faut mettre en doute pour avancer. Je m’émerveille devant la nature, la science.
J’espère ne pas mourir dans les trois ou quatre années à venir pour assister à la découverte de la vie sur Mars. Ce sera formidable.
Beaucoup de chercheurs aujourd’hui pensent qu’il y a la vie, non seulement sur Mars mais dans d’autres parties de l’univers. On découvre maintenant des planètes extra-solaires et l’on est presque certain qu’il existe des créatures intelligentes ailleurs que chez nous. S’il y a eu de l’eau, de l’air à un moment sur Mars, il y a eu la vie. Non pas les petits hommes verts dont on parle mais une forme de vie intelligente.


A quoi ressemblerait une forme de vie intelligente qui ne soit pas l’homme ?

On sait que les dauphins, par exemple, sont intelligents.


L’intelligence doit être liée à la conscience ?

Si. Bien sûr que si. Intelligence implique raisonnement et raisonnement implique conscience. Même chez les grands chimpanzés on retrouve une forme d’intelligence. Mais la grosse question est celle de la conscience.
Ou gît-elle dans le cerveau? On n’arrive pas à le savoir même avec tous les scanners qui existent. Penrose, par exemple, pense que la conscience travaille au niveau des quanta, c’est-à-dire des parcelles élémentaires qui n’obéissent pas aux lois usuelles de la physique. Entre autres propriétés, elles ont le don d’ubiquité... ça c’est formidable. On pense plus tard pouvoir faire des ordinateurs basés sur le principe des quanta.
Pour le moment les recherches en sont aux balbutiements. Penrose suggère que la conscience serait associée à certaines tubulures minuscules du cerveau qui fonctionneraient sur une base analogue à celle des quanta.
Si cela est vrai, c’est le paradis pour tout chercheur. Il se dit : tout est possible.


Certaines philosophies estiment que la conscience, c’est ce qui relie l’homme au divin...

Là, je vous arrête tout de suite ! Pour moi le divin n’existe pas. Je ne trouve aucune raison de croire en Dieu ou au surnaturel. Ce sont des salades qui ne m’intéressent pas. Si un scientifique veut être neutre, il ne peut se permettre d’inclure Dieu ou le surnaturel dans son raisonnement scientifique. Les religions ne sont, pour moi, qu’une collection de légendes.


Le terme athée vous convient ?

Je suis un peu différent de l’athée. Je ne sais pas quelle est la cause finale de l’univers. Le Créateur qui nous a faits pour le connaître, l’aimer et le servir, c’est encore une fois des salades pour moi. Mais, en revanche, je ne sais pas ce qu’est la cause finale de la création du monde. Allons plus loin. Je ne sais pas si le mot "cause" est approprié à ce niveau.


Faut-il donner un sens à l’univers ?

Je ne vois pas pourquoi. L’univers EST. C’est tout.


Vous êtes un rationaliste radical...

Oui. J’ai été, pendant mes études en Angleterre et même après, membre de "L’Union des rationalistes". Je n’accepte que les hypothèses susceptibles d’être tout au moins théoriquement prouvées. Si je vous dis, comme ce philosophe, que le son est un lion qui sort de votre bouche pour arriver à mon oreille et qui disparaît quand vous l’examinez, vous émettez une hypothèse qui n’a aucun sens. Puisqu’elle ne peut être prouvée, ni être examinée. Un vrai scientifique ne devrait ni croire ni être sûr de rien. Il doit s’attendre à être remis en question n’importe quand. Mais comme il est humain, quand il a eu une hypothèse qui lui est chère, il n’aime pas être chatouillé sur la question.


Albert Einstein, qui je suppose est un de vos maîtres, disait pourtant :
"Plus j’avance dans la science et plus je me rapproche de Dieu..."

Je ne sais pas s’il a vraiment dit ça. Je sais qu’il a dit que Dieu ne joue pas aux dés. Vous savez, Einstein avait énormément d’humour... Est-ce qu’il a dit ça en tirant la langue comme il en avait l’habitude pour une boutade ? Personne ne sait. Je ne crois pas qu’il était croyant. Il s’agit là d’un des plus grands penseurs scientifiques de tous les temps dont les travaux sont toujours d’actualité.


Vous me parliez, avant cet entretien de votre épouse qui n’est plus à vos côtés et de la tristesse qui vous habite. Le rationaliste que vous êtes accepte la dimension impalpable de l’amour ? Le sentiment amoureux ne peut pas être prouvé... Alors ?

Nous avons vécu 50 ans ensemble. Puis, elle est tombée malade et je suis trop vieux pour lui apporter des soins. Ce sont les faits. Après 50 ans de mariage, l’estime mutuelle, la tendresse, sa présence changent la vie.
Son absence me marque beaucoup. Cela a été un déchirement pour moi. Nous nous sommes connus, nous nous aimions. Le coup de foudre n’a jamais existé pour moi.


Les choses vraiment importantes pour l’homme, comme les sentiments par exemple, relèvent-elles de la science ?

Ah ! Je crois que votre exemple est vraiment mal choisi. Vous savez que la plupart des sentiments peuvent s’expliquer par un jeu d’hormones. Il y des neurotransmetteurs qui influent sur le passage d’une impulsion le long du système nerveux. Mais comment ces hormones se transforment en sentiments, cela on ne le sait pas encore.


Y a-t-il des choses pour vous qui ne pourront jamais être expliquées ?

Jusqu’aujourd’hui on a du mal à expliquer ce qui s’est passé avant le Big Bang. On a des hypothèses. Mais rien n’est vérifiable pour l’instant.


Et le pourquoi de l’arrivée de la vie sur terre ?

C’est le fruit du hasard.


Vous semblez dire qu’il ne faut pas chercher un sens à certains événements. A quoi sert-il de faire de la recherche pour quelque chose qui n’a pas de sens ?

Pourquoi pas ? L’univers n’a pas de but selon moi. Ni votre vie, ni la mienne.


Vous voyagez dans la vie sans but ?

Ils sont très modestes. Pourvoir aux besoins de la famille. Rendre heureux les gens autour de moi.


Vous trouvez modeste de rendre heureux ceux que vous aimez ?

Rendre heureux est un sentiment fugace. Quelquefois, quand je fais de la méditation, j’ai des flashes de ce qu’on peut appeler le bonheur indicible. Qui dure une fraction de seconde. C’est peut-être ce que les mystiques ressentent et qu’ils appellent l’extase.


Se sentir heureux, c’est quoi, pour vous qui aimez tout expliquer...

C’est trop personnel. Et puis, ce sont des choses qui se vivent dans l’instant présent.


Conception bouddhiste pour le rationnel que vous êtes ?

Si c’est du bouddhisme, alors je dois être comme Monsieur Jourdain : je fais de la prose sans le savoir.


Craignez-vous un monde régi par la science toute-puissante ?

Certainement pas. J’ai beaucoup plus peur d’un monde régi par les religions ! Un monde régi par ces gens-là serait terrible. La science est sous contrôle des fonds publics et en ce sens là elle n’est pas toute-puissante. La science est dangereuse quand elle est mal appliquée.
On ne peut pas empêcher la science d’avancer. Vous avez noté que je dis "avancer" et non "progresser".


Le clonage humain pose de graves problèmes éthiques...

La nature fait des clones depuis l’éternité. Cette haie de bambous que vous voyez par la fenêtre fait des clones. Je ne vois aucun danger ni de question d’éthique. Si les clones sont dangereux il faudrait tuer les triplés. Non, il faut être précis dans ce que l’on dit et ne pas colporter des craintes. On a peur des clones en invoquant des scientifiques qui pourraient nous créer un autre Hitler ou un Saddam Hussein. C’est de la connerie non scientifique. Si vous créez demain un autre Hitler, ce sera à partir d’une cellule comportant les compléments génétiques de la personne en question. Or, quand il sera bébé, il sera impossible de le faire grandir dans l’atmosphère exacte dans laquelle a grandi Hitler. L’environnement joue un rôle énorme, capital dans le développement humain. Il permet même à certains gènes précis de se développer ou pas. La brebis Dolly a été un grand pas pour la science.
Reproduire un être vivant à partir de cellules est un immense progrès.


La science nous promet donc, à vous entendre, des lendemains qui chantent... On peut émettre des doutes sur son utilisation ?

Pourquoi avoir peur ? Si on réfléchit, si on ne reste pas dans les généralités... Avant 20 ans, je pense qu’il y aura des clones humains.


Si vous aviez la possibilité d’être dans un laboratoire avec des recherches totalement financées, qu’étudieriez-vous ?

Certainement la biotechnologie et le programme du génome humain. Décoder les gènes humains, c’est passionnant. C’est le vertige de la connaissance. J’aimerais aussi étudier les gènes qui font qu’un homme est prédisposé génétiquement à bien assimiler le savoir et à l’utiliser.


Pensez-vous que l’école accorde la place voulue aux sciences ?

Notre cursus tel qu’il est pratiqué maintenant est nul. Il devrait être tout autre. Notre école ne fait absolument rien pour apprendre aux gens à penser, à questionner, à raisonner.


A vous écouter, on ne peut que déduire : hors de la science point de salut...

Pour l’humanité certainement. La question ne se pose même pas. Si demain on cessait toute progression de la connaissance scientifique, nous reviendrions au Moyen Âge comme dans le film Les visiteurs.


La psychologie, la psychiatrie relèvent-elles de la science pour vous ?

Border line pour la psychiatrie. Scientifique étant ici compris dans le sens d’une connaissance acquise par expérimentation et observation.


Avec quels yeux regardez-vous ceux qui croient, vous le rationaliste ?

Je ne suis pas contre les religions ni anticlérical. Je n’en ai pas besoin c’est tout. Mais je respecte ceux qui croient. Et je m’attends au même respect. Ce qui n’est pas toujours le cas. Ils essaient toujours de vous convaincre.


L’avenir de votre pays vous inquiète-t-il ?

Il n’y a pas de données qui permettent d’avoir peur ou de ne pas avoir peur. Nous sommes condamnés à ne regarder que le présent. L’avenir sera ce que nous aurons décidé d’en faire. Cela deviendra un enfer ou un lieu magnifique. Moi, j’ai peur des fanatiques et des cons. Le deuxième n’en est pas responsable, mais le premier oui. A bien voir je préfère encore les cons.


Vous êtes un homme libre ?

Oui. Je n’ai jamais voulu, pour cette raison, faire partie de ces clubs sociaux qui sont pour la plupart des clubs racistes déguisés. Homme libre, je chéris ceux que j’aime. Je n’ai d’engagement qu’envers les miens.


Concernant le racisme vous le sentez plus présent ou moins présent aujourd’hui ?

Officiellement, il l’est moins maintenant. De mon temps, dans l’armée, les Blancs étaient prioritaires. Comme au collège Royal, les Mauriciens diplômés restaient toujours des assistants. Maintenant, il y a d’autres formes de racisme, mais je ne fréquente pas assez de gens pour vous répondre avec précision.


Nous avons terminé cet entretien sur la science. Vous allez, dans quelques minutes, rencontrer dans l’établissement où elle réside, celle qui a partagé votre vie depuis 50 ans, qu’allez-vous lui dire, vous le rationaliste ?

Elle ne parle pas beaucoup. Je lui tiens la main. C’est comme ça qu’on communique pour le moment. J’espère qu’elle se rend compte de ma présence. Je lui donne ma présence.

Si elle était consciente, vous lui diriez quoi ?

Nous n’avions pas de longues conversations. Il y a les choses du quotidien qu’on se disait. Pas de grands mots. Mais il suffit que l’un s’en aille pour que l’autre sente le vide et la solitude. Je ne l’aurais pas cru. Les premiers mois ont été très durs. Heureusement, j’ai les articles de l’express. C’est mon défi de vie. Rester ouvert sur le monde tous les jours, à 82 ans.


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"J’ai conservé la curiosité de l’enfant. Chaque homme, s’il n’est pas curieux, se crétinise. L’homme se doit d’être hétérodoxe : celui qui questionne tout."


"Si un scientifique veut être neutre, il ne peut se permettre d’inclure Dieu dans son raisonnement. Les religions ne sont, pour moi, qu’une collection de légendes."
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